Chantier collectif : parole(s) publique(s)
Ouvrir la parole publique, prendre publiquement la parole
Proposition d’espace collectif pour une action publique démocratique
L’émergence dans l’espace public de nouvelles controverses – c’est-à-dire tout autant de nouveaux objets pour une sociologie politique critique, de nouveaux problèmes publics et de nouvelles affirmations politiques – fait toujours problème. Faire valoir de nouvelles questions, faire émerger sur l’agenda politique ou dans l’espace public de nouveaux problèmes publics, faire entendre sa voix, construire la reconnaissance de nouveaux objets sociologiques, faire émerger de nouvelles configurations sociales… La portée politique de la parole publique exige que soient pris en considération de nouveaux points de vue qui ne peuvent pas ne pas changer les manières de voir et de dire, qui ne peuvent pas ne pas transformer l’accord et la façon d’être-en-commun. Du moins si l’on s’accorde à penser que le mouvement même de la politique est ce qui conteste l’ordre de la distribution et porte intrinsèquement l’exigence d’une redistribution des parts et des voix. Car il n’y a jamais de place déjà faite, sauf à ce que celle-ci soit un strapontin – une place sans supplément (une « troisième classe »), une place de spectateur.

La question de la parole publique implique au moins trois facettes ; et la fabrication de la démocratie engage tout à la fois ces trois dimensions de la parole publique.
- Ouvrir la parole publique suppose d’élaborer des rapports de force pour constituer et faire valoir de nouvelles problématisations, de nouvelles dimensions de la question sociale, de nouveaux « problèmes publics ».
- Prendre publiquement la parole exige de s’approprier les codes de l’arène politique, de développer des compétences démocratiques, de dépasser des peurs, de s’y autoriser – dans tous les sens de ce terme.
- Permettre la parole du « public » - au sein de l’action publique, dans le débat scientifique ou dans l’expertise -, implique de construire des formes de permission (permettre), des dispositifs de parole, des postures professionnelles et des régulations collectives des dispositifs du pouvoir.

Ces trois facettes peuvent se décliner dans des registres d’intervention différents, où elles prennent sens chacune à leur manière : dans l’intervention pédagogique (par exemple, dans l’animation en centre de vacances, dans la formation…), dans l’animation des politiques publiques, dans l’intervention sociale, dans l’expertise scientifique, dans les processus de décision quels qu’ils soient, etc. Si ces espaces et ces types de pratiques ne sont pas strictement identiques, ils sont traversés pas cette même exigence de démocratisation (des « parlement des objets » et des « forums hybrides » à la « démocratie participative », de la « coopération dans le travail » à la « thérapie sociale », ou de « l’intermédiation sociale » aux « pédagogies de la décision »…).

La question de la parole publique est une question qui s’adresse partout. Ainsi, par exemple pour ce qui concerne la sociologie, le travail d’intervention de même que la production académique sont aujourd’hui également redevables d’une telle lecture politique. Parce que la question de la possibilité démocratique ne s’arrête pas aux frontières des « champs » mais les traverse et les relie. On peut prendre acte, en paraphrasant Pierre Bourdieu contre lui-même, du fait que « l’autonomie du champ », même scientifique, est toujours relative. Sur le plan « scientifique », la commande publique de recherche ou d’expertise surdétermine la reconnaissance institutionnelle des travaux, comme cela a toujours été le cas. Sur le plan des politiques publiques, les pouvoirs publics font obstacle à l’émergence de nouvelles questions, aux changements de référentiels, et sont toujours susceptibles de produire une formidable violence pour tenter de contenir le réel. Sur le plan de la représentation « politique », la parole du « public » tend à être toujours d’emblée reformulée dans les catégories du Majoritaire – et a fortiori dans une « république des sondages ».

Cette situation, d’une grande banalité, représente en même temps une opportunité problématique, en ce sens qu’elle réintroduit la question des valeurs au sein du travail et de l’action. La production d’expertise sociale contemporaine devient par ce fait tendanciellement hybride ; elle n’est pas déconnectée des interrogations éthiques. Cette opportunité problématique fait que le travail de chacun devient ainsi fragile, du moins s’il fait sienne une perspective démocratique. Cette fragilité nouvelle représente, bien sûr, une position d’inconfort, que ce soit pour le chercheur, pour l’expert, pour l’éducateur, pour l’élu ou pour l’intervenant social… Elle le positionne en tangente, ou sur les interstices, entre plusieurs logiques qu’il lui faut médier, au sein d’une tension qui ne peut être tranchée ni réduite. Elle rend par ailleurs difficile la reconnaissance institutionnelle de son travail, d’autant plus que les terrains, les problématisations, les méthodes de travail s’écartent des canons académiques ou des normes prescrites – tout en les habitant autrement. Elle constitue les conditions d’une précarité qui peut être statutaire, mais aussi financière, forçant parfois des bricolages économico-juridiques et sociaux plus ou moins viables, à des formes d’action éminemment fragiles, elles-aussi. Mais cette situation représente aussi, en même temps, une opportunité. Car de cette fragilité même, l’on peut imaginer tirer les conditions de possibilité d’un déplacement vers d’autres pratiques : des pratiques de coproduction locale et démocratique des politiques publiques, des pratiques de coproduction de la recherche et de discussion publique de celle-ci ; des pratiques de co-responsabilité et de coproduction de l’action publique ; etc. De là aussi elle rend possible la construction d’autres problématisations sociales, peut-être plus situées et plus impliquées. Cette situation interroge donc les postures professionnelles, en même temps que les pratiques et les dispositifs méthodologiques de production de connaissance et de transformation sociale.

Les chantiers :
- Naz : donner à parler du racisme
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