Police et discrimination
Depuis l'année 2003, l'Iscra est engagée dans une action expérimentale sur la discrimination avec l'école de police de Marseille. Cette action expérimentale est née de la volonté commune de la Codac des Bouches-du-Rhône et du Fasild d'engager un travail sur la discrimination avec l'école de police de Marseille, et de la rencontre avec Joël Azémar de l'Iscra. Fabrice Dhume a pris le relais et conduit ce travail depuis 2003.

Pour toute information sur ces travaux et sur ce champ, vous pouvez contacter : fabrice.dhume@iscra.org
Une action expérimentale de sensibilisation des élèves et des formateurs de l’Ecole Nationale de Police de Marseille à la discrimination
1. Description du dispositif de formation

Orientée au départ dans le sens d’une sensibilisation des futurs gardiens de la paix à la discrimination, cette expérimentation a progressivement migré vers la formation des formateurs, tout en maintenant le travail auprès des élèves. Son objectif est double : d'une part, d'essayer d’ouvrir un questionnement réflexif des pratiques professionnelles policières ; d'autre part, de réfléchir aux conditions d'une intégration de ce travail au sein des pratiques pédagogiques et institutionnelles de l'école.

Cette action a porté successivement sur plusieurs "promotions" (192, 193, 196, 201, 203, 205, 209), soit près de 850 élèves. Le travail s'est organisé à partir des "sections", soit des groupes d'une trentaine de gardiens de la paix. Depuis 2005, le travail se prolonge plus nettement vers l'accompagnement et la formation des formateurs. Le dispositif est donc évolutif, et a pour finalité l'intégration de cette problématique dans le canevas habituel de formation, et dans la pratique des agents de l'ENP - ce qui ne va pas de soi, dans la mesure où cela prend à revers autant des habitudes pédagogiques que l'orientation actuelle du travail policier. Une partie importante de ce travail consiste donc dans la compréhension des conditions et des freins à l'intégration d'un tel travail au sein de la formation des policiers.

L’évaluation de cette démarche, menée en 2004 avec Joël AZÉMAR, a montré d’une part la nécessité de ce déplacement progressif en direction de la formation des formateurs, et d’autre part les enjeux d'un travail sur les valeurs (éthique) et les cadres normatifs (déontologie, rapport à la Loi) pour rendre possible une avancée significative en matière de prévention des pratiques discriminatoires (mais aussi racistes). Ce faisant, l’évaluation souligne la nécessité d’une évolution pédagogique globale du cadre classique de formation, pour permettre une parole plus libre des élèves visant à penser le métier, et notamment à ouvrir la problématique du rapport au métier et des référentiels professionnels.


2. Une expérience de la discussion professionnelle

La démarche de discussion professionnelle s’appuie avant toute chose sur l’expression par les professionnels de leurs représentations, des expériences, des valeurs et croyances, du vécu sensible, etc. relatifs au métier. Le travail collectif a pour fonction d’organiser la confrontation subjective des perceptions et des représentations de la réalité professionnelle. Elle permet de faire valoir la pluralité subjective du métier et donc d’ouvrir un espace de singularisation (de visibilisation et d’élaboration des différences) qui rend possible le débat et les échanges. Il s’agit d’une démarche de conflictualisation de la parole sur le métier, qui met en évidence les conflits de signification au sein du groupe professionnel (les désaccords, les différences d’interprétation, la singularité du vécu, etc.) et les tensions internes au métier (ses contradictions, ses difficultés, ses paradoxes, etc.).

Pour ce faire, la démarche pédagogique vise à favoriser :
- L’organisation d’un cadre permettant une discussion qui n’est pas un débat d’opinion, mais une discussion argumentée par des situations professionnelles ;
- L’organisation de la confrontation et d’une mise en évidence des différences, d’une recherche d’une multiplicité de points de vue visant à « ouvrir » les significations possibles ;
- L’élaboration d’une problématisation d’ensemble qui intègre les tensions et les difficultés, et développe des significations en termes de professionnalité (une mise au travail des tensions, comme processus producteur d’action éthique).


3. Régulation collective et professionnalité policière

L’enjeu de la discussion professionnelle est de reconstruire un espace de constitution de collectifs de travail, qui ne soient pas réducteurs des significations du métier, mais qui en explore au contraire les tensions. Alors que la formation classique (apport de contenu, qualifiée par les élèves de "bourrage de crâne") considère le groupe constitué comme une unité consensuelle et le suppose égalitaire, cette démarche organise le conflit autour de l’objet professionnel – objet partagé. A travers la conflictualisation, il s’agit de rendre les tensions productrices et non castratrices. Tensions qui relèvent à la fois de l’expression des singularités dans l’espace professionnel, et d’une réalité professionnelle toujours multiple, contradictoire, paradoxale, etc.

L’expérience de la discussion professionnelle sur la question de la discrimination touche de trois façons, au moins, la réalité professionnelle policière.
1) Du point de vue de la problématique de la discrimination, ce travail met en évidence son inscription au cœur des pratiques. A la fois question qui touche au « cœur de métier » et ne se réduit pas à une question excédentaire, à un travail supplémentaire ou (du point de vue du Droit) à une simple catégories d’actes délictueux comme une autre. A la fois pratiques relativement fonctionnelles à l'égard du fonctionnement de l'institution et des enjeux du corps professionnel.
2) Du point de vue du cadre professionnel policier, il apparaît une absence de régulation collective permettant le débat professionnel et une élaboration du sens du métier. L’expérience de l’exercice professionnel se révèle plus comme un espace de « mise en condition » pour une intégration normative que comme espace d’élaboration du métier (d’où, une tension forte entre le discours tenu au sein de l’Ecole et celui tenu au sein des commissariats, par exemple).
3) Du point de vue de la formation des policiers, cette expérimentation souligne l’absence d’espace de parole sur le métier qui en permettrait une construction éthique. Le cadre de formation reproduit une logique de contention qui contribue à une normalisation superficielle des comportements sans que la pratique professionnelle ne soit élaborée en tenant compte des tensions normatives (qui conduit par exemple à percevoir la déontologie policière comme une pression normative et une menace pour le métier).

En ce sens, la discussion professionnelle apparaît comme un outil de régulation collective et comme un support d’élaboration d’une logique de professionnalité du métier policier. L’enjeu de l’expérimentation se déplace, d’une sensibilisation des élèves, à une redéfinition des logiques de formation au métier.

Cette expérimentation a pris fin en 2007.
Sensibilisation des élèves de l’Ecole Nationale de Police de Marseille sur la discrimination
Note de synthèse
Auteurs :
Fabrice Dhume
Joël Azémar
Problématique :
Discrimination(s)
On trouvera ci-dessous le rapport de synthèse de 2004 rédigé à la demande de la Préfecture des Bouches-du-Rhône et du Fasild PACA, destiné à diffusion.
Télécharger le document : FD_JAsynthese2004.pdf (154 ko)
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